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PETE JOHNSON : You Don't Know My Mind
Jeudi, 11 avril, 2019 8:31     A+ | a-
Il y quelques années je circulais dans mon automobile essayant de capter quelques bribes de jazz sur France Musique, à l'heure où les amateurs de jazz sont supposés écouter la radio, c'est à dire vers 18h-19h. L'animateur, mais peut-être étaient-ils deux, car il fallait bien être deux pour ça, nous proposait ce soir-là des morceaux faisant référence aux grandes villes du monde. On sentait que le fichier des disques de Radio-France avait été épluché, et on avait droit à peu près à tout et n'importe quoi pourvu qu'il y ait un nom de ville dans le titre.
J'étais prêt à revenir à mes méditations silencieuses lorsque soudain, en référence à Los Angeles, on nous gratifia d'un L.A. Blues interprété par un obscur " blue shouter " : Crown Prince Waterford. Pour tout dire, c'était un plutôt médiocre chanteur. Qui plus est l'orchestre qui l'accompagnait n'avait pas l'air de beaucoup y croire, sauf le pianiste qui retint tout de suite mon attention. Pas possible, c'était Pete Johnson jouant magnifiquement le blues comme à son habitude. Hélas son solo était trop court. Je m'attendais (naïvement) à ce que nos animateurs nous annoncent la composition de l'orchestre et nous indiquent ce remarquable pianiste. Non, ils passèrent à autre chose, n'est pas Arnaud Merlin qui veut. J'ai pu m'assurer que c'était bien Pete Johnson grâce à une discographie.
Cette (trop) longue introduction pour dire combien ce génie du piano est méconnu, ou plutôt seulement connu comme pianiste de boogie-woogie. Je ne m'étendrai pas sur le boogie (qui est du blues sur tempo rapide), seulement pour dire que c'est un style qui peut devenir facilement rébarbatif lorsqu'il est mis dans certaines mains. Du fait - ou à cause - de son apparente simplicité, il doit être servi par des maîtres. Et je pense qu'un bon pianiste de boogie doit être aussi un bon pianiste de blues. Pete Johnson est incontestablement un grand du boogie-woogie et du blues, pour moi le plus grand.
You Don't Know My Mind est un blues lent enregistré en 1939. Je suis séduit par l'authenticité de ce morceau. D'abord ce style de piano, puissant et vif, celui qu'on jouait dans les bars, celui qu'on devait entendre. Cette attaque percutante propre au jazz et qu'on retrouve chez Earl Hines, James P. Johnson, Art Tatum, Fats Waller, etc, ne veut pas dire lourdeur comme l'ont pensé certains critiques de jazz fort critiquables. Puis vient le blues de 12 mesures, très dépouillé, à l'accent dramatique. Chaque note de main droite est là où il faut qu'elle soit, avec la valeur émotionnelle maximum parce que finement dosée, malgré l'énergie du jeu de piano. On remarquera que la mélodie jouée par Pete Johnson s'inscrit à la fois dans la sobriété du blues classique mais aussi dans les variations subtiles propre au piano stride, particulièrement dans le 4° et 5° chorus. A cet égard on pourra comparer ce disque avec le très beau Arkansas Blues (1944) joué par le pianiste stride James P. Johnson en 1941. Particulièrement les deux premiers chorus qui sont sur le blues de 12 mesures, car la suite du morceau est sur 16 mesures comme cela se faisit à l'époque. Si James P. est plus lyrique que Pete, il y a une communauté d'inspiration certaine. D'ailleurs Pete Johnson n'était pas seulement un pianiste de blues et de boogie. C'était aussi un pianiste " stride " comme on peut l'entendre dans quelques morceaux comme Just For You.
Enfin le jeu de main gauche, dépouillé, essentiellement rythmique reprend, dans le troisième et dans les trois derniers chorus, un riff très en vogue au sein des orchestres de Kansas City, ville où Pete Johnson naquit.


You Don't Know My Mind a été enregistré par la jeune marque d'alors Blue Note sur 78t de 30cm ce qui permettait 4mn de musique. Un magnifique témoignage en dehors de toute démarche commerciale immédiate. Imaginez qu'on ait enregistré Bach en 1721. Hélas ça n'a pas été possible. Mais on a enregistré Pete Johnson !

Pete Johnson était une figure légendaire de Kansas City. Count Basie raconte que c'est Pete Johnson qui lui apprit à jouer le blues et le boogie, et, toujours modeste il avoue dans sa biographie n'avoir pas pu tout saisir. Cette influence peut se retrouver dans les disques enregistrés en trio par Count Basie dans les années 40, mais il faut bien posséder son Pete Johnson pour le remarquer. Une  autre grande figure de Kansas City, la pianiste Mary Lou Williams, admirait Pete Johnson et allait l'écouter fréquemment. Elle confirme d'ailleurs qu'il ne jouait pas seulement du boogie : " Pete Johnson was great on boogie, but he was by no means solely a boogie player "[1] (Melody Maker avril-juin 1954). Le plus étonnant c'est que lorsque Pete ne joue pas de boogie, son toucher et son style ressemble à celui bien caractéristique de Mary Lou Williams à l'époque, à s'y méprendre, comme dans par exemple le Just For You déjà cité mais aussi dans Lafayette et South d'Hot Lips Page. Influences mutuelles ? Je ne sais.

J'ai lu (devinez-où ?) que Pete Johnson a " composé " et enregistré  Roll em, Pete, qui serait le premier disque de rock'n roll (tiens, je croyais que c'était Elvis Presley ...). Le rock'n roll, c'est à dire le boogie, existait bien avant cet enregistrement. Les maisons de disques ne s'intéressaient pas du tout au boogie-woogie avant qu'il ne devienne à la mode vers 1939. Citons les Pinetop Smith (qui lança le mot boogie), Jimmy Blythe, Jimmy Yancey et bien d'autres.
Puis il y eut le génie de Pete Johnson et la rencontre avec le producteur John Hammond ...
 
[1] « Pete Johnson était excellent pour le boogie, mais il n'était pas seulement un joueur de boogie, en aucun cas ».
 
Commentaires : (4)
Pierre Christophe
#4
16 avril 2019 9:22
Epatant! enfin un article pas bêtement historique, pas non plus seulement froidement analytique mais laissant parler le coeur, le ressenti et , en plus, émaillé d'anecdotes qui montrent que l'auteur possède le sujet et ne le survole pas avec négligence comme l'animateur évoqué au début. Bravo!
Gabriel
#3
14 avril 2019 21:00
Merci de votre intérêt pour mon article.

Les disques de Pete Johnson ont été édités en "Classics". Ils sont trouvables sur internet d'occasion je pense.

Mais aussi en téléchargement si vous êtes adepte.
DEMBELE MARIE-FRANCE
#2
14 avril 2019 9:11
merci de me faire connaître Pete Johnson bluesman ; il me serait donc agréable de connaître les CD dans lesquels je peux l'entendre sous ce jour nouveau pour moi.
Cécile Laborde
#1
13 avril 2019 14:28
Très intéressant merci !
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